lundi 29 octobre 2018

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu


En refermant ce livre, j’ai eu le  sentiment douloureux d’abandonner une bande de copains, une époque. J’avais oublié mon âge, j’étais repartie dans les années 1990.
Pourtant, les débuts de ma lecture ont été difficiles car j’étais réticente à entrer dans une histoire qui me faisait revivre ma propre adolescence. La génération sacrifiée, c’est eux aussi, Anthony, Hacine, Stéphanie et leur bande d’amis dans la vie du livre où le lecteur les suit pendant 6 ans, de 1992 à 1998. Mes réticences se sont envolées car Nicolas Mathieu a su me captiver par son texte qui offre une nouvelle dignité à des familles de gens simples où « les hommes parlaient peu et mouraient tôt », qu’elles soient françaises ou immigrées comme le père de Hacine. Toutes ces familles, les Cassati, les Bouali les Mougel comme les nomme lui-même l’auteur ont leur lot de chagrins et de défaites. Licenciés et sans emploi depuis la fermeture des hauts fourneaux de Heillage, les parents vivotent, les familles se jalousent sous des relents de racisme. Il n’y a pas de misérabilisme ni de condescendance mais tout sonne terriblement vrai et juste dans le texte, que ce soit du côté des adolescents ou du côté des parents. Le roman est riche en détails, en descriptions, et m’a fait rouvrir les yeux sur l’époque  où j’avais une vingtaine d’années.
Au début du roman Anthony  a 14 ans, il regarde son père noyer sa colère dans l’alcool et se disputer avec sa mère. Alors quoi, bon sang ! « Où était la vie, merde ?» se dit Anthony.
Avec son cousin, il veut voir les filles de l’autre côté du lac, surtout Stéphanie qui lui fera connaître son premier chagrin d’amour que l’auteur m’a fait vivre avec des mots sublimes au bout desquels une petite flèche m’a laissé une douce empreinte nostalgique.
Avec des copains et son cousin qui n’a pas de prénom, il veut  flirter, boire de l’alcool et fumer des pétards,  avoir ses premières expériences sexuelles, braver les interdits comme enfourcher la moto de son père, filer droit dans leur quartier qui est leur territoire, vite avant qu’il ne soit  envahi par les îlots de commerces posés là  comme des gros cubes de containers, la nouvelle poudre aux yeux de la société de consommation et des jours meilleurs.

Ces ados ont des rêves plein la tête, « Hacine se  rêvait d’être caïd » mais ont les poches crevées, ils sont  les poèmes de Rimbaud, les enfants du cercle des poètes disparus, le superbe film de Peter Weir sorti en 1990 justement, mais malheureusement sans le professeur qui les pousse à aller plus loin, à oser prendre la tangente. Les héros sont Hacine et Anthony, les amoureux fous de la bécane, querelleurs et bagarreurs depuis le vol d’une moto qui rythme le livre, dans l’animosité d’une contrariété compréhensible. Je  me suis souvent demandé comment ils allaient régler leurs comptes. La fin du livre ouvre un champ de possibilités qui me plaît beaucoup. Le texte  respire l’authenticité et la sincérité.

Ces adolescents sont surtout les enfants de leurs parents. Sur ce point,  j’ai beaucoup aimé le regard rempli de générosité et d’humilité  de l’auteur sur la figure parentale, il n’est jamais culpabilisant mais renforce mon attachement à leur sort. Les voilà aussi maintenant brutalement et très tôt confrontés à une autre rupture, la fin de l’enfance de leur enfant « elle pouvait encore se souvenir de l’odeur de sa tête quand il s’endormait sur ses genoux, le samedi soir, devant la télé. Comme du pain chaud. Et un beau jour, il lui avait demandé de frapper avant d’entrer dans sa chambre, et à partir de là, les choses s’étaient précipitées d’une manière assez inattendue. Maintenant, elle se retrouvait avec cette demi-brute qui voulait se faire tatouer, sentait des pieds et se dandinait comme une racaille. Son petit garçon ». J’ai aimé la vision en miroir, celle des parents et celle des adolescents liés pour le meilleur et pour le pire.
Pendant 6 années, j’ai aimé les suivre, suivre leur trajectoire, leurs évolutions personnelles, leurs rêves et leurs déboires. J’étais avec eux au bord du lac et j’étais aussi en même temps leur mère, une impression étrange, un bond dans le temps dû aux années écoulées depuis, et à l’adulte que je suis devenue aujourd’hui. Le temps du livre s’arrête aux 20 ans d’Anthony en 1998 en pleine coupe du monde de football et je me demande bien ce qu’il serait devenu à 40 ans en personnage de papier sous la plume talentueuse de Nicolas Mathieu.

La femme à part, Vivian Gornick


Avec le # Picabo River Book CluB, j’ai eu le plaisir de faire la connaissance d’une très grande dame américaine, Vivian  Gornick. Journaliste et  écrivain, Vivian Gornick née en 1935 est  une enfant du Bronx  dont  le précédent livre attachement féroce raconte son enfance.

New-York est sa ville, New-York est sa vie, c’est le berceau  de tous ses rêves de jeunesse et l’endroit où elle est vit.

J’ai tout de suite aimé la manière dont Vivian Gornick m’a emmené  dans ses pérégrinations au milieu  de la foule où elle se sent libre et légère, anonyme et entière. Elle aime les gens de la rue, les marchands, les badauds ,  elle aime se fondre dans la multitude d’individus et se reconnaître étonnée dans les yeux d’un inconnu.
En se promenant dans les rues de New-York, Vivian Gornick raconte sa ville et se raconte, ses blessures d’enfance et le vide qui l’envahit quand elle se sent gagnée par le sentiment de perte hérité de sa mère.

Marcher  dans New-York est le remède à son angoisse existentielle au même titre que ses études universitaires quand elle était plus jeune pour se démarquer de son sort .

Alors, telle une cinéaste ou une photographe,  Vivian Gornick  capte et engrange des conversations, des mots, des expressions, des mini scènes qui font de ce joyeux bazar la graine de nos folies.
La brièveté des rencontres et des échanges qui n’enlève en rien de leur intensité font le sel de la vie, de tout ce qui la rend vivante, drôle et fine observatrice du monde.

Ce n’est pas un roman ni un récit autobiographie, c’est plutôt un délicieux pêle-mêle d’anecdotes toniques et de souvenirs pas forcément nostalgiques mais  insufflant plutôt un nouvel élan.
C’est un tourbillon de réflexions courtes où l’on passe du coq  à l’âne, comme on passe de la 14ième rue à la 43ième avenue (c’est le rythme de la marche et de la réflexion qui donne le ton au texte)  de l’amitié à  l’amour et à l’émancipation féminine dans les années 70-80. Sur ce qui nous construit ou nous empêche de grandir et d’être heureux comme l’épine que l’on a sous le pied.

C’est joyeux, tendre et mordant.

Foisonnant aussi en thèmes culturels.

J’ai beaucoup apprécié les nombreuses références à des ouvrages littéraires, des photographes ou encore  des comédies musicales qui font la renommée de New-York.

Je ne connais pas New-York mais depuis ce livre, j’adorerai suivre les pas de Madame Vivian Gornick et m’offrir une délicieuse pause  dans un coffee shop tout en laissant mes idées vagabonder.
En attendant, j’ai bien envie de me plonger dans les photographies rétro de Bérénice Abbott !
Et vous ?


Régine

dimanche 28 octobre 2018

Une douce lueur de malveillance, Dan Chaon


Grandiose et terrifiant, ce sont les premiers mots qui me viennent à l’esprit. Je suis subjuguée par le tour de force littéraire de Dan Chaon qui m’a fait aimer ce livre malgré des heures  d’angoisse, dont la fin est un summum de perversité. Ce livre est diaboliquement bien écrit !

Peu habituée à lire et à chroniquer des romans noirs,  me voici maintenant  confrontée à la difficulté de  dire sans trop raconter ce thriller psychologique qui m’a glacé le sang.
2011 :« Un jour au début de mois de novembre, le corps du jeune homme qui avait disparu sombra au fond de la rivière » ;
1983 : « Personne ne savait qu’ils seraient tous morts avant la fin du week-end ».
Le lien entre ces deux événements tragiques est Dustin Tillman, psychologue  à Cleveland dans l’Ohio.En 2011, à la suite de plusieurs morts par noyade d’étudiants,  Dustin accepte la proposition de l’un de ses patients,  Aqil Ozorowski, un ancien policier en arrêt maladie, de mener avec lui l’enquête sur ces disparitions, imputées à un tueur en série ou à l’alcool, mais toujours classées sans suite.
En 1983, ses parents, son oncle et sa tante ont été sauvagement assassinés par arme à feu. Le frère adoptif de Dustin, Rusty a été accusé et mis en prison. Dustin a aujourd’hui  deux enfants, Aaron et Dennis,  qui ignorent tout  du massacre. Mais la remise en liberté de Rusty qui est déclaré non coupable au bout de 29 ans de prison, va semer le trouble dans la famille.
J’ai aimé que l’histoire se déroule sur une longue période, de l’enfance de Dusty en 1978 jusqu’en 2014 qui permet de mieux cerner sa personnalité, celle de ses sœurs Kate et Wave et celle de Rusty. Rusty, l’orphelin et le mauvais gamin, le Heathcliff des Hauts de Hurlevent. Celui qui ne pensait pas à mal en faisant ses bêtises d’adolescent, que Dusty, enfant, adorait.
J’ai aimé la manière dont l’auteur a construit son roman. Il alterne le temps présent et passé sur une longue période, le rythme n’est pas linéaire, il passe sans cesse de l’un à l’autre. Et les quelques SMS qui ponctuent son texte sont terriblement efficaces. Je me suis un peu perdue dans les tableaux ne sachant plus qui parlait et où raccrocher ma lecture mais j’ai aimé cette coupure dans le texte qui me bouscule dans mes habitudes.

Don Chaon a joué avec mes nerfs et mon cœur, il assène la réalité  avec des phrases tranchantes mais il ne dit pas tout.  Que ce soit pour la série de meurtres ou le crime filial, le mobile et les circonstances sont imbibés au compte-gouttes d’une noirceur gothique à en perdre le souffle. J’ai été déstabilisée par le fait que Dusty ne termine pas ses phrases quand c’est lui qui parle. Et là aussi, Dan Choan a redoublé d’intelligence vénéneuse  quand il emploie le « je » pour Dusty : j’étais Dusty dans ma tête et je ressentais péniblement son désarroi et sa souffrance. 
En prise avec l’enquête des meurtres des étudiants et de son propre passé qui lui échappe, il ne se méfie pas assez  du piège que la faucheuse est en train de lui tendre, à lui et aux siens.
C’est un roman époustouflant de détresse intérieure et de manipulations perverses que je ne suis pas prête d’oublier !

Régine.