jeudi 6 août 2015

Le village, Ivan Bounine, Bartillat



Ivan Bounine, le slavophile réaliste

« Ce n’était pas, semblait-il, sa maladie qui le déprimait ainsi, mais bien plutôt le spectacle de l’immense misère, de la grande laideur qui, depuis des siècles, pesaient sur cette ville et sur toute la région. Seigneur Dieu, quel pays ! » lamentation extraite de Le village, prononcée par Kouzma, personnage du livre.
Découvrez les troubles de la Russie révolutionnaire sous un jour plus réaliste que la réalité même.
Bounine nous plonge au cœur de la campagne, au sein de la société russe encore féodale. Les rumeurs du vent nouveau venant de Moscou et de la ville se font entendre au village. La tempête commence discrètement à prendre vie au cœur de la Russie centrale bien connue de Bounine mais elle n'éclate pas encore au moment de son récit, qui prend place après 1905. Le village est publié en 1910.
Ne vous méprenez pas : la Révolution comme fait historique court toujours, mais en arrière plan. Elle défigure la Russie du XX ème siècle et Bounine en la dénonçant défigure à l'aide d'une plume acérée le mythe du moujik, paysan vertueux et héroïque tel que présenté par les slavophiles Tolstoï et Dostoïevski. Jusqu'alors, à leurs yeux, comme à ceux de la majorité des auteurs russes du XX ème siècle le moujik représente le dernier gardien de « l'âme russe », véritable cœur du mouvement révolutionnaire alors entendu comme un moment salvateur et libérateur. 
Ici, nulle vision idéalisée ; il n'empêche qu'elle demeure poétique. C'est de la prose noire en trois parties totalement équilibrées pour assurer une rythmique, une musicalité perverse à cette descente aux enfers. Elle est double : c'est celle de deux frères, l'un demeuré au ténébreux village Dobrovska, l'autre y revenant. La première partie est un ricochet de petits chapitres de trois pages alors que nous suivons Tikhon, le premier frère, propriétaire terrien voulant fonder et faire perdurer sa fortune matérielle. Vers la moitié du livre,  la « réconciliation » avec son frère Kouzma survient. Le restant de l'ouvrage nous transporte aux côtés de l'autre frère : au fil du voyage de Kouzma pour rejoindre Dobrovska (le village) et retrouver son frère, la taille des chapitres subit un déséquilibre. Ceux exposant la pensée horrifiée de Kouzma sont plus longs comme de sourds battements de cœur et font palpiter le récit.
Ici, nulle aventure à la Michel Strogoff : ici nous embrassons les âmes, la psychologie. Comment une pauvreté extrême engendre-t-elle une cruauté et une violence de tous les instants, autant des paroles que dans les gestes? Comment un russe éduqué et clairvoyant, non illettré à l'instar de la majorité de la population, est-il désoeuvré face à son pays brisé ?
L'oeil dévorant de Bounine défait de tout prisme déformant reste malgré tout amoureux de son pays, de son paysage presque rédempteur qu'il ne cesse de parcourir avec délectation. Il est en cela un slavophile réaliste, dignement récompensé en 1933 d'un prix Nobel de littérature.
Si vous êtes adorateur de la prose, lisez Bounine ! Si vous êtes adorateur de la Russie, lisez Bounine ! Si vous êtes adorateur du réalisme, lisez Bounine !
Le ténébreux et dantesque village de Dobrovska vous attend !  





 

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